Les changements climatiques : De la nécessite de rétablir les faits !


Je me permets de prendre la parole sur vos colonnes pour rétablir un certain nombre de faits au sujet du changement climatique et apporter un au nom de la science et du devoir d’éclairage une réponse à l’article du Docteur Arona Coumba Ndoffene Diouf paru le Samedi3/Dimanche 4 octobre 2015 et repris par une bonne partie de la presse sénégalaise. Les arguments et insinuations ne nous sont pas nouveaux. Ils relayent les arguments de tous les « climato-sceptiques » comme Fred Singer, Vincent Courtillot, pour ne citer que ceux-là. Dans leurs analyses ne se retrouve aucun climatologue actif et ils ne proposent pas de modèles alternatifs.
Je voudrais d’abord préciser que pour les experts du changement climatique, répondre méthodiquement et rigoureusement aux différentes contradictions des « climato-sceptiques » est un exercice qui s’impose tant que des personnes mal informées continueront à dissiper des erreurs d’interprétation sur la science du climat. Ce faisant, on se livre fatalement a des redites sur un certain nombre de résultats scientifiques significatifs et convergents sur le changement climatique. Il faut noter que le Giec (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) n’a pas pour mission de recréer la science du climat, mais plutôt de consacrer tous les quatre à cinq années à faire une synthèse exhaustive afin d’éclairer les décideurs et le grand public. Je vais vous présenter des faits et une analyse qui-je l’espère édifieront les lecteurs sur le sujet.
La dialectique scientifique doit être nourrie par des arguments soutenus par des preuves
(…) Mark Twain a mis en garde contre les suppositions en articulant la fameuse phrase : « Le danger, ce n’est pas ce qu’on ignore, c’est ce que l’on tient pour certain et qui ne l’est pas ». C’est justement pour opposer l’objectivité à l’émotion que je propose cette réfection pour contribuer à remettre de l’ordre dans la compréhension du débat sur le changement climatique. 
Le Giec ne fonde pas ses résultats sur une seule étude ou un seul centre d’analyse de données; bien au contraire, il se fonde sur  toutes les études disponibles provenant de laboratoires reconnus ou de chercheurs ayant réalisé des publications de haut niveau. Il ne faut surtout pas dire aux lecteurs que seul « Hadley-Centre » basé en Grande Bretagne est l’unique centre de réputation qui mesure des températures de l’air dans le monde. Au  Sénégal, le réseau d’observation climatique compte une bonne douzaine de stations synoptiques et un grand nombre de stations climatiques. Au niveau global on compte 5020 stations synoptiques selon Omm (Organisation Météorologique Mondiale). Alors que ce nombre n’intègre même pas les 3000 stations climatiques qui tous permettent de mesurer au moins deux paramètres : les températures et les précipitations. 
Les stations climatiques sont installées pour les services et les informations utiles à la vie quotidienne. Pour installer des stations dans les zones désertiques et au niveau des pôles, il faut bien s’assurer qu’il y’aura des personnes pour leur suivi  et une masse critique d’individus pour se servir des observations. Actuellement, on utilise plutôt et plus largement les données satellitaires  afin d’opérer le suivi des indicateurs climatiques les mieux appropries à l’échelle globale. Au niveau des pôles,  il existe plusieurs stations automatiques pour enregistrer la fonte des glaces et valider les observations provenant des données satellitaires. Je me suis récemment rendu à Ushuaia (en Patagonie,  Argentine) et j’ai été impressionné par le nombre d’équipes qui travaillent sur la dynamique climatique et sur l’évolution des calottes glaciaires du Pôle Sud. Tous ces efforts sont consentis pour vérifier, prouver, illustrer les dynamiques que l’on observe de nos jours au niveau de notre planète. 
Il faut toutefois savoir que rien n’est uniforme dans les manifestations du changement climatique. Par exemple, les changements concernant le cycle global de l’eau en réponse au réchauffement au cours du 21e siècle vont fortement varier selon les régions. Le contraste des précipitations entre zones humides et zones sèches ainsi qu’entre saisons humides et saisons sèches va avoir tendance à augmenter. Il y aura de plus en plus d’évènements extrêmes qui vont continuer pendant des années encore et ces dynamiques se traduisent par des inondations ou des phénomènes de sècheresses. 
D’autre part, M. Diouf prétend que les « océans constituent le plus grand responsable de l’effet de serre ». Bien au contraire, ce sont justement les océans qui ont fait qu’on a pu éviter jusqu’à présent la « catastrophe climatique », du fait précisément qu’une bonne partie de la séquestration du carbone (30 %) va dans l’océan, entrainant par ailleurs une acidification des eaux marines; ce qui contribue à réduire la biodiversité marine. Dans son argumentation,  M. Diouf évoque aussi les cycles géologiques, mais ignore en même temps que  ces cycles sont faciles à isoler du signal humain. La forte corrélation entre les émissions de CO2 d’origine fossile et l’augmentation des températures, pendant le dernier siècle, est manifeste; d’où la logique scientifique de suggérer la réduction de ces émissions de gaz à effet de serre (dont les rejets de CO2 comme principal gaz à effet de serre) serait une excellente réponse au réchauffement climatique). La majorité des scientifiques ont pensé d’ailleurs que ces relations relativement simples à comprendre avaient fini de clore le débat, on se rend compte aujourd’hui encore qu’on a encore du travail qu’il reste à faire, hélas.  
Le constat unanime est que le réchauffement du système climatique est sans équivoque et chacune des trois dernières décennies a été successivement plus chaude à la surface de la Terre que toutes les décennies précédentes depuis 1850. Le rythme d’élévation du niveau moyen des mers est supérieur au rythme moyen des deux derniers millénaires. Le Sénégal fait face à des menaces de plus en plus sérieuses sur la côte et le ministère de l’Environnement ainsi que les collectivités locales ont mobilisé toute leur expertise et leurs ressources pour y faire face.
Ce que les « climato-sceptiques » doivent comprendre
Les concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone, de méthane et de protoxyde d’azote ont augmenté pour atteindre des niveaux sans précédent. La concentration du dioxyde de carbone a augmenté de 40 % depuis l’époque préindustrielle. Cette augmentation s’explique en premier lieu par l’utilisation de combustibles fossiles et en second lieu par le bilan des émissions dues aux changements d’utilisation des sols (Giec 2013). Le Giec articule d’ailleurs tous ces résultats avec le niveau de confiance dans la validité des conclusions qui se fonde sur le type, la quantité, la qualité et la cohérence des preuves scientifiques. 
C’est grâce à cette science que le les décideurs politiques sont entrés dans ce que Jean Jouzel a appelé « le temps des certitudes ». On pensait du reste qu’on avait fini avec temps où la réalité du changement climatique et son origine humaine pouvaient être contestées. Aujourd’hui encore on continue de détecter l’influence des activités humaines dans le réchauffement de l’atmosphère et de l’océan, dans les changements du cycle global de l’eau, dans le recul des neiges et des glaces, dans l’élévation du niveau moyen mondial des mers et dans la modification de certains extrêmes climatiques. Les diagnostics établis sont devenus incontestés, heureusement dans une très large mesure du fait de leur qualité et par leur probité. Lors de la conférence scientifique à Paris en juillet 2015, Monsieur Laurent Fabius (ministre des Affaires étrangères de la France) disait que les Scientifiques du Giec ont « rendu indéfendable le climato-scepticisme, irresponsable le climato-fatalisme et (il l’espère) incontournable le climato-volontarisme ». C’est dans cette voie Monsieur Diouf que le gouvernement du Sénégal s’est engagé comme la plupart des Etats du monde pour apporter une réponse globale à ce problème climatique. 
Nous sommes de plus en plus exposés aux risques d’insécurité alimentaire et de rupture des systèmes alimentaires liés au réchauffement, aux sécheresses, aux inondations et à la variabilité des précipitations, y compris les événements extrêmes, en particulier pour les populations les plus pauvres des régions urbaines et rurales. Selon les tendances, il y aura de nouvelles émissions de gaz à effet de serre qui impliqueront une augmentation du réchauffement et des changements affectant toutes les composantes du système climatique. Pour limiter ces changements, il faudra réduire notablement et durablement les émissions de gaz à effet de serre. Cet effort se fera d’ailleurs sentir lors la COP 21 en décembre 2015 à Paris ou se discuteront les Indc (Intended, Nationally Determined Contributions) ou en Français : Contribution Prévue et Déterminée au Niveau National (Cpdn). Près de 120 pays sur 147 ont déjà soumis leur document national et le principe de cet instrument politique est d’engager les états à articuler volontairement leurs engagements prioritaires pour réduire les émissions à un niveau permettant un réchauffement acceptable. L’élaboration des processus de Cpdn a permis, partout en Afrique,  de faire une revue plus ou moins approfondie de l’information sur le changement climatique. Les études techniques ont été faites pour évaluer le potentiel d’atténuation en vue de la détermination des options pour la réduction des émissions et l’identification des options d’adaptation. Il s’agit là d’un important point de départ pour définir de nouveaux trajectoires de développement.
Conclusion : Saisir l’opportunité pour changer notre vision du développement
Le changement climatique a été une occasion de questionner les modèles de développement, les comportements des Etats et des Peuples et tout cela pour créer un déclic technologique sur la consommation d’énergie, la gestion de la pollution, l’amélioration des systèmes d’approvisionnement en eau, l’économie des ressources et un regard plus serein sur les impacts environnementaux. Certains secteurs très sensibles comme l’agriculture est menacée, les zones côtières concertant une grande proportion de la population sont en train d’être sévèrement affectées par la hausse des niveaux des mers. L’Isra, les Universités du Sénégal, entre autres ont accompagné les politiques agricoles pour adapter les cultures, proposer une grande diversité de semences aux caractéristiques génétiques permettant de faire face à la réduction des précipitations, innover au plan de la gestion de l’eau, travailler sur la réhabilitation des terres dégradées et apporter des éléments de réponse à l’érosion côtière.  
La science a permis de dépasser le débat sur le « faut-il agir ? » ; elle donne des clés sur le « comment agir ? ». Les décideurs politiques font confiance aux scientifiques pour proposer et évaluer des solutions concrètes permettant l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre ou l’adaptation aux effets du changement climatique. C’est précisément dans ce sens qu’il s’agit d’évoluer afin d’aborder les questions d’équité et de justice qui  surviennent au sujet de l’atténuation et de l’adaptation et qui requièrent une grande réflexion pour promouvoir des réponses adéquates qui ne mettent pas en péril les populations les plus vulnérables.
* Maitre de Conférences à l’Ise-Ucad. 
Dr Mbow est en détachement comme 
Chercheur Senior au Centre International de Recherche sur Agroforesterie (Icraf) au Kenya. 
Il est Professeur Associé à Michigan State University-Usa et membre du Comité scientifique de Future Earth. Il a servi comme Auteur Principal dans le Rapport 5 du Giec.
Par Dr Cheikh Mbow 
Source: http://www.lesoleil.sn/index.php?option=com_content&view=article&id=44577:les-changements-climatiques--de-la-necessite-de-retablir-les-faits-&catid=238:idees-et-reflexions

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